17 février après-midi.
Nous allons visiter un autre village. Thiara. Cette fois-ci, les villageois sont prévenus de notre visite. Nous partons en 4-4, car le chemin qui mène au village n'est pas accessible avec notre super minibus. Je suppose que le village va être encore plus isolé que les autres. Nous quittons donc Tambacounda dans un 4-4, avec Ronan au volant, et nous laissons en effet rapidement la route goudronnée (et ses passages à niveau non protégés), pour une piste de sable sur laquelle il convient de ne pas suivre de trop prêt la voiture qui nous précède, sous peine de ne plus pouvoir voir la route à cause du nuage de poussière. Après environ une demie-heure de 4-4, la fête commence. Tous les villageois nous attendent à l'entrée du village. Ils sont beaux, ils sont bien habillés, ils nous sourient, nous font des grands gestes. Les joueurs de foot portent les tee-shirts bleus de l'association, et un short rouge. Ils ont peint un numéro sur les tee-shirts afin de constituer une équipe. Les enfants veulent monter à l'arrière du 4-4, enfin ceux qui n'ont pas réussi à monter à l'arrière de la camionette d'Alphonse, qui doit désormais compter une dizaine d'enfants. Les villageois nous saluent tous, bonjour, ça va bien ? Oui ça va bien, Merci. Les Sénégalais nous remercient toujours quand on leur demande si ça va. Des poignées de mains chaleureuses, pour les adultes, pour Sara et Thelma aussi, qui sont tout de suite sous le charme. On nous entraîne vers le fond du village, nous tenons les enfants par la main. Je suis la plus mal habillée du village. Vers le fond du village, en face de l'Ecole, des Djembés jouent, et de très jeunes danseuses et danseurs entament une danse pour nous. Leurs costumes sont bleus ciel et bleu marine, coupés dans le même tissu pour les filles et les garçons. Nous sommes invités à nous asseoir sur les tables d'écoliers sorties de l'école pour nous à cet effet. Ce sont les mêmes tables que celles de mon école primaire, on dirait que quelqu'un est allés les chercher dans mon école Jules Vallès à Blanc Mesnil et les a apportées au Sénégalais, vous savez, ces tables avec chaises intégrées. Je suis sagement assise et j'assiste à un spectacle tel que j'en ai toujours rêvé. Je suis une spectatrice dans le banc d'honneur. Des hommes qui jouent du Djembé, des filles qui bougent leur corps au rythme de la musique, pieds nus, elles donnent tout ce qu'elles ont, elles enchaineront plusieurs chorégraphies avec les jeunes danseurs. Les autres français me préviennent que notre tour va venir, ça va être à nous d'entrer en piste. Je n'attends plus que ça. Tout les artistes viendront nous saluer , même les joueurs de foot. J'ai l'impression d'être quelqu'un d'important, il faut absolument que j'apporte mon soutien à l'association au plus vite, dès que je rentrerai en France je soutiendrai l'association, ne serait-ce que pour avoir vécu ces moments de bonheur avec les villageois de Thiara.
Ca y est, c'est à nous !! Je pars sur la piste avec Sara à mes côtés, c'est dommage Thelma ne veut pas venir. Presque tous les autres Toubabs nous suivent. Et me voici , sur la piste en train d'essayer d'imiter les gestes d'une superbe jeune fille, je me lache complètement, j'oublie qu'un jour j'ai pu voir des complexes et je danse comme une folle au milieu des Thiarais qui éclatent de rire en nous voyant danser. Une fois la danse des Toubabs terminée, le chef des villageois entame un discours en Wollof en l'honneur des Toubabs de l'association. Le seul mot que je comprends est répété souvant : "Toubab". Je suis un peu en retrait pendant ce discours, et les enfants m'entourent, ils me touchent tous la main. Leur maman sont là. Mes filles sont là aussi. Je me sens bien avec ces mamans et leurs enfants, je me sens comme elles. Il n'y a que des femmes et des enfants autour de nous. La maternité est universelle, nous sommes des mamans, nous savons ce qu'est enfanter, les avoir avec nous, dire "c'est mon bébé". Les leurs sont vraiment des bébés, elles me demandent par l'intermédiaire d'une maman habillée en blanc si Thelma et Sara sont mes "bébés". Oui ce sont mes bébés. Oui je suis comme vous. Moi aussi je fais des bébés qui ont la même couleur que moi. Je prends une première petite fille dans mes bras. Elles est belle. Je lui dis. Je lui dis aussi qu'elle a de beaux bijoux. Elle me regarde avec des grands yeux noirs. Ses yeux sont à hauteur des miens, je les fixe mais je ne peux pas distinguer la pupille car ses yeux sont tout noir. Un petit garçon tire bientôt sur les pieds de la jeune fille qui se trouve dans mes bras, et je suis flattée quand je comprends qu'il veut prendre la place de la petite fille dans mes bras. Je prends donc ce petit garçon dans mes bras, j'adore ce contact charnel. C'est beau de prendre un enfant dans ses bras, quand on voit qu'il nous accorde toute la confiance. Moi aussi je lui fais confiance, j'embrasse son front, je touche ses mains noires toutes douces et je lui fais remarquer qu'il porte un joli bracelet. Je redépose le beau bébé, et j'ai toujours plein d'enfants autour de moi. Ils me comprennent quand je leur parle, c'est le signe qu'ils vont à l'école. Leur mamans, elles, ne savent pas parler français. Un enfant m'attrappe la main et commence à sentir mon avant-bras. Il a l'air supris et invite ses copains à sentir mon bras. Bientôt plusieurs enfants sont accrochés à ma mains et sentent mon bras. J'ai plein de petis nez tout doux sur ma peau qui me reniflent, quand tout à coup une maman remarque la scène et tous les enfants me lachent en même temps. Ils sont très respectueux de l'autorité parentale. Sara porte un bébé sur son dos, elle a l'air ravi. Thelma est entourée de petits enfants qui lui touchent les mains, elle a l'air tout à fait heureuse. Je demande à une maman si je peux prendre son bébé sur le dos, je lui fais signe en montrant mon dos, on se comprend tout de suite. Les femmes ont l'air heureuse que je veuille faire comme elles. On m'attache un foulard au dessus de mes seins pour tenir le bébé sur le dos, je me laisse faire, et me voici avec un bébé sur le dos. Je reste penchée en avant, j'ai peur qu'il tombe, je crois que je suis la seule à avoir peur qu'il tombe. Je repose le bébé et je prends une petite fille dans mes bras. Elle est toute mimi. Et c'est là que la phrase tombe, sans équivoque, claire nette et précise : "Je te donne mon bébé". Je ne peux pas le prendre. Je tente d'expliquer que je n'ai pas le droit de le prendre. Je ne sais pas si elles comprennent le terme. Elles insitent. Mon Dieu, dans quelle détresse doivent-elles se trouver pour vouloir me donner leur bébé ? J'avais oublié la signification du mot "donner". Pauvre petite fille. Elle est belle, elle est sage, comprend-elle ce qui se passe ? Thelma a entendu la phrase, et elle commence déjà à me poser plein de questions. J'ai réfléchi. Non, je ne peux pas le prendre. Papiers. Passeport. Assistante maternelle. Otites. Bronchiolites. Mais surtout les formalités.
"Pourquoi tu n'as pas le droit de le prendre, Maman ? J'ai toujours rêvé d'avoir une petite soeur." Dieu n'existe pas. Sinon, il ne ferait pas dire ce genre de phrases aux mamans. Il est sorti de sa chair, il est beau et bien portant, pourquoi veut-elle donner son bébé ? Probablement parce qu'elle regarde mes bébés avec envie. Elle me demandera d'ailleurs, sur le ton de la plaisanterie "tu me donnes ton bébé ? Oh non, je ne donne pas mon bébé !!!! J'attrappe Thelma dans une main, Sara dans l'autre main, et je les tiens bien fort, il commence à faire nuit, non je ne donne pas mon bébé, je ne les lache plus et nous marchons vers les cases, puisqu'on nous dit que nous allons devoir manger avec eux.... Sara et Thelma se réjouissent de devoir manger avec eux.
Nous entrons dans une maison "en dur", où la pièce principale a l'air d'être la chambre. De jolis tissus blancs sont accrochés aux murs, cela donne une ambiance chaleureuse. Au-dessus des armoires, il y a des plats empilés les uns sur les autres. C'est la maîtresse du village qui nous invite chez elle. Deux grands plats ovales sont posés sur le sol. Ouf, c'est cuit. Je m'installe autour du plat et je commence à manger à la cuiller. C'est bon. Je mange environ cinq cuillèrées, je me dis qu'il faut au moins prendre cinq cuillers chacun si l'on veut entamer les plats de manière significative. Tous les Toubabs mangent. La maîtresse est jolie, elle a un sourire généreux, et elle rit facilement des plaisanteries de Guy qui veut la marier à Michel Gomez.
Nous disons aurevoir à nos hôtes, sur le chemin du retour Thelma ne cessera pas de parler de cette phrase "Je te donne mon bébé". J'ai du mal à lui expliquer, pour la bonne raison que j'ai moi-même du mal à comprendre. C'est Ronan, au volant de son 4-4, qui nous donnera la réponse : "Il ne faut pas adopter leurs enfants, il faut aider les parents à les élever dans leur village".
samedi 28 février 2009
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